"...don't be stuck in the every day reality, allow yourself to dream, have faith in your wildest dreams." [AaRON]

"Ne restez pas scotchés à la réalité quotidenne. Permettez-vous de rêver. Croyez en vos rêves les plus fous..." [AaRON]

vendredi 24 juin 2016

L’INFLUENCE DU RÊVE DANS LA CREATION ARTISTIQUE


On dit souvent d’un artiste ou d’un créateur, sans y prêter autrement attention, que son œuvre est « onirique ». Peu d’artistes (ou, plus généralement de créateurs, scientifiques, etc.) ont admis sans réticence qu’ils avaient été influencés par un rêve.


L’un d’entre eux est Salvador Dali qui a été inspiré par un rêve pour l’une de ses œuvres parmi les plus célèbres et les plus emblématiques : Le Christ de Saint-Jean de la Croix. Cette huile sur toile, de 2,05 sur 1,15 m, a été peinte en 1951. Il en existe de multiples reproductions mais peu de gens savent où se trouve l’original qui est conservé au musée Kelvingrove, à Glasgow (Ecosse). Peu après qu’il ait été terminé, début 1952,  le tableau fut exposé dans une galerie londonienne où le vit le Docteur Tom J. Honeyman, directeur des Musées de Glasgow. Contre l’avis de son conseil d’administration, ce dernier  décida immédiatement de l’acquérir ainsi que les droits afférents. Le prix initial était de 12000 £ mais il l’obtint pour 8200 £, prix encore jugé  trop élevé par ses détracteurs, parmi lesquels les étudiants de la Glasgow School of Art qui firent même circuler une pétition contre cet achat car ils considéraient que l’argent aurait été mieux employé à promouvoir les artistes locaux. Cette polémique sera à l'origine de l'amitié entre Honeyman et Dali qui engagèrent un échange épistolaire qui dura de nombreuses années.

Le tableau fut exposé pour la première fois le 23 juin 1952 au Kelvingrove Art Gallery où il fit l’admiration de plus de 50 000 visiteurs  durant les seuls six premiers de sa présentation,  confirmant au Dr. Honeyman qu’il avait eu raison de tenir tête à tout le monde. Un fanatique tenta cependant de  détruire le tableau en lui jetant une brique qui occasionna une importante déchirure de la toile. Après sa restauration, il est désormais exposé à l’abri d’une vitre anti-effraction.

L'originalité de la perspective et l'habileté technique rendirent le tableau parmi les plus célèbres de Dali. Le sujet est traité en perspective plongeante, le regard du spectateur étant placé au-dessus de la croix dominant de très haut un paysage où l’on reconnaît la baie de Portlligat. Entre le Crucifié et la baie s’intercalent des nuages aux tons mystiques et mystérieux, illuminés par la clarté qui émane du corps de Jésus. Le puissant clair-obscur qui sert à rehausser la figure du Christ provoque un effet dramatique particulièrement spectaculaire.

La représentation du Christ est atypique : contrairement aux représentations classiques, celui-ci est représenté par un jeune homme musclé, aux cheveux bruns et courts qui semble flotter détaché au-dessus[1]. A part la position, on ne voit par ailleurs aucun des attributs classiques de la crucifixion – ni clous, ni couronne d'épines, etc. L'inscription INRI figure bien à la partie supérieure de la croix mais sur une simple feuille de papier pliée.

Dali reprit plusieurs fois ce thème de la crucifixion (en particulier dans un autre tableau, peint deux ans plus tard, en 1954, qu’il intitula Corpus Hypercubus, composition qui s’inspirait des théories du Discours sur la forme cubique de Juan de Herrera, concepteur du monastère de San Lorenzo de l'Escorial au XVIe siècle.


Dans le numéro spécial de 1952, édité par la Scottish Art Review, en réponse à des critiques qui lui étaient faites sur la position surprenante du Christ, Dalí expliqua qu’elle lui avait été inspirée, d’abord par un tableau de saint Jean de la Croix, puis par deux rêves consécutifs qu’il fit lors d’un séjour en Californie :
« La position du Christ a provoqué une des premières objections sur cette peinture. Du point de vue religieux, cette objection n'est pas fondée, puisque mon tableau est inspiré de dessins de crucifixion de saint Jean de la Croix en personne. Pour moi, ce tableau devait être exécuté comme une conséquence d'un état d'extase. La première fois que je vis ce dessin, il m'impressionna de telle façon que plus tard, en Californie, je vis le Christ en rêve dans la même position, mais dans le paysage de Portlligat, et j'entendis des voix qui me disaient « Dali, tu dois peindre ce Christ »
« Et je commençais à le peindre le jour suivant. Jusqu'au moment où je commençais la composition, j'avais l'intention d'inclure tous les attributs de la crucifixion – clous, couronne d'épines, etc. – et de transformer le sang en œillets rouges sur les mains et les pieds, avec trois fleurs de jasmin qui ressortiraient des blessures du côté. Les fleurs auraient été réalisées à la manière ascétique de Zurban. Mais juste avant de finaliser mon tableau, un second rêve modifia tout ça, peut-être à cause d'un proverbe espagnol qui dit « A mal Cristo, demasiada sangre »[2]
« Dans ce second rêve, je vis le tableau sans les attributs anecdotiques : seule la beauté métaphysique du Christ-Dieu. J'avais également eu l'intention de prendre pour modèles pour le fond les pêcheurs de Port Lligat, mais dans ce songe, à leur place, apparaissait dans un bateau un paysan français peint par Le Nain, dont seul le visage a été modifié pour ressembler à un pêcheur de Port Lligat. Cependant, vu de dos, le pêcheur a la silhouette de Velázquez. Mon ambition esthétique dans ce tableau était contraire à tous les Christ peints par la majorité des peintres modernes, qui l'interprétèrent dans un sens expressionniste et contorsionniste, provoquant une émotion par le biais de la laideur. Ma principale préoccupation était de peindre un Christ beau comme le Dieu même qu'il incarne »






[1] On ne connaît pas toujours les modèles de Dali. Celui qui a servi de modèle au Christ de saint Jean de la Croix était un cascadeur hollywoodien de 32 ans du nom de Russel M. Sanders, rencontré lors d’un séjour américain du couple.
[2]  L’expression exacte est « A mal Cristo, mucha sangre ». On l’utilise pour qualifier une œuvre de peu de valeur artistique où l’artiste, pour masquer son manque de talent, exagère les détails dramatiques, comme dans la peinture ou la sculpture baroque.  

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